" Studio Paprika, Manifeste, 2012, le Village’’ par art_inthecity sous la license CC BY-ND 2.0 - Aucune modification

Une photo tellement anodine d’un terroriste.

Texte par Anne Marchand

Note de l’auteure: Un des photographes de la division photo de Voltaic a photographié l’auteur de l’attentat de Québec lors d’un événement social universitaire. C’est de cette photo dont il est question dans ce texte. Une photo tout à fait normale de party qui est maintenant funeste pour toute l’équipe. Par choix éditorial, nous avons choisi de ne pas publier la photo en question, cet homme ne méritant pas plus de visibilité qu’il en a a déjà.

Une photo comme les photographes de Voltaic en ont pris des milliers, dans des centaines d’événements sociaux étudiants au travers de la province.

À gauche, un gars un peu perdu, ne regardant pas la caméra.

À droite, un gars souriant yeux droit vers l’objectif, moue amusée. Pas de barbe, pas de regard menaçant, d’un gabarit menu. Pour tout dire, un gars carrément banal, qui était ce soir-là à un événement social quelconque couvert par Voltaic. Un gars qui de tout évidence appréciait les services de photographie offerts par l’entreprise, utilisant la photo comme photo de profil.

J’ai beau zoomer sur les yeux, je ne vois pas la haine. Je ne vois qu’un sourire sur un visage vaguement familier, partagé par tous les Québécois pure laine que je côtoie.

Ce n’était pas un être rempli de haine, pestant sans arrêt dans un sous-sol sombre comme on aimerait l’imaginer. Par sur cette photo en tout cas. Sur cette photo, c’était le fils, l’ami, le frère.

Celui qu’on ne voyait pas sur la photo, c’était le détressé, le dérangé ou encore le troll. Il devait être ailleurs cette soirée-là.

Je me demande s’il sourira encore comme sur cette photo. J’aimerais dire que non, que la haine transforme à jamais un visage et qu’on verra en lui le suspect, le terroriste. Mais qu’est-ce que j’en sais? Si on pouvait voir de telles choses sur un visage, n’aurait-on pu le retenir, l’emmener boire une tisane, ou lui faire écouter La vie est belle?

Ce sont aujourd’hui des questions inutiles, mais que plusieurs, dont moi, continueront de se poser, par culpabilité.

Car aujourd’hui, moi, la petite québécoise blanche d’origine catholique ordinaire, je suis coupable. De quoi? De la même chose dont trop de Musulmans l’ont été à tort, c’est-à-dire de tout et de rien. De ne pas avoir connu le gars souriant sur la photo, de ne pas voir la haine qui se trouve jusque dans ma famille, de ne pas avoir parlé ou d’avoir dit quelque chose de trop, d’avoir été dans l’engrenage d’une manière ou d’une autre à un attentat dans la ville de Québec.

C’est absurde et ridicule. Mais la haine est quelque chose d’absurde et ridicule. En se concentrant sur la haine extraordinaire du gars de 27 ans, qui étudiait en sciences politique et qui souriait sur une photo dans un party, on oublie la haine ordinaire.

Cette haine anodine, tout aussi ridicule, cette haine qui coule tranquillement au travers de la lassitude générale qui, à coup de mauvaises nouvelles, de tragédies et autres attentats à l’autre bout du monde devient la norme. Cette haine qui trouve son approbation dans le silence des autres. Quitte à se répéter, il ne faut pas se taire et la dénoncer de mille voix plutôt qu’une. Ne pas avoir peur d’être fatigant, gossant et surtout, tenir le coup lorsque la poussière retombera. Il en effet facile de dénoncer en chœur lorsqu’une province pleure, mais la haine ne prendra pas congé pour autant lorsque notre deuil sera terminé

Nous vivons dorénavant dans une société où l’espoir devient presque le luxe des fous. Il n’en reste pas moins un acte de résistance. Et il nous faut résister, aussi fou que cela puisse paraître.

Et il nous faut aimer son prochain, comme il fut enseigné par les prophètes de chaque religion.

 

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