La fois où Anne a fait le Défi têtes rasées de la Feus (Partie 1)

Texte par Anne Marchand
Photo par Joseph Roby

J’ai toujours voulu faire le Défi têtes rasées de Leucan. Un jour, éventuellement, à moment donné, je sais pas vraiment quand. Je suis d’un naturel paresseux, et les projets futurs sont beaucoup plus confortables que les projets en cours. J’aimais l’idée de faire le Défi têtes rasées, mais j’aimais cette idée dans un futur abstrait et flou. De réellement perdre mes cheveux, je n’en avais pas tant envie. J’les aimais bien mes cheveux. Ils étaient blonds, épais, confortables. Ils avaient fière allure. Je n’aime pas m’imaginer comme quelqu’un de coquet, mais le point est que dans ma tête. Quand j’imagine ma face, elle est entourée de cheveux. Les cheveux, c’est certainement pas la plus grande part de mon identité, mais ça en fait partie un tout petit peu. Anne, elle a des cheveux dans la vie.

Enfin, elle en avait. Parce qu’Anne a finalement fait le fameux Défi.

Ça commencé comme une semi-blague, un commentaire Facebook qui disait que je devrais le faire au 5 à 11 de la FEUS. Comme je l’ai mentionné, faire le Défi relevait plus d’une fantaisie que d’un vrai projet. J’en avais même pas tant que ça des cheveux. Je les garde généralement en bas de la mâchoire, mais pas plus bas, sinon c’est trop chiant de les brosser. C’est pas si spectaculaire et ce n’est pas assez long pour faire une perruque avec. Dans le scénario imaginaire de moi qui faisais le Défi, on tondait une crinière de lion, c’était spectaculaire, c’était l’hystérie, y’avait assez de cheveux pour tisser un chandail avec pour réchauffer un leucémique frileux. Là, je trouvais que c’était pas assez, ça ne valait pas la peine. Et le monde donnerait pas d’argent parce j’ai pas assez de cheveux.

Seulement, mon petit peu de cheveux, je l’aimais d’un amour profond. Quand je me disais : le sacrifice est trop petit pour une aussi grande cause, ce que je voulais dire en réalité, c’était que le sacrifice était beaucoup trop grand, je ne devrais pas avoir à le faire.

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Et aussi, j’avoue, j’avais peur de devenir laide, de ne plus pogner. Pas tant que j’étais une croqueuse d’hommes. Mais je croyais avoir tout de même, jusqu’à un certain point, un certain pouvoir de séduction. Je n’amènerais clairement pas le pape dans mon lit. À tout le moins un ou deux dudes pouvaient être séduits par mon vibe « too cool too care, but still cares at some point ». Et les cheveux m’aidaient dans l’achèvement du fameux vibe. Je n’avais clairement pas assez confiance en mes traits faciaux pour assumer la job toute seule. Dans ma tête, faire le sacrifice de mes cheveux signifiait aussi faire le sacrifice des plaisirs de la chair pour la prochaine année au complet.

Mais en même temps, c’est aussi ça le point. Le Défi têtes rasées, ça s’appelle pas « défi » pour rien. C’est un risque à prendre. Se faire raser les cheveux pour Leucan, c’est un acte de solidarité et non de coquetterie. Tant mieux si ça nous va bien, tant pis si ça nous va pas. Puis, au pire des pires, je mettrai des tuques et des beaux chapeaux. La générosité, tu peux toujours rocker ça comme look, sans doute encore mieux que le « too cool to care ».

Cependant, même s’il y avait une petite possibilité que je n’aie pas l’air complètement débile sans cheveux et que de toute façon, j’allais le faire davantage par solidarité que par souci esthétique, une autre grosse inquiétude subsistait

Et si je ne ramassais pas une criss de cenne?

Oui, je m’étais convaincue d’affirmer ma solidarité dans un geste de support, mais en même temps, tu supportes quoi exactement si t’as ramassé genre cinq dollars? Un crâne rasé, ça a beau être téméraire, ça ne sert pas à grand-chose concrètement pour un malade. Peut-être un petit baume sur le cœur de voir qu’on le supporte, mais à part ça sérieux, ça relève presque de la frime.

J’étais terrifiée à l’idée de solliciter les gens. Déjà au secondaire, lors des levées de fonds, j’achetais les barres de chocolat que je devais vendre et finissais en déficit plutôt qu’en profit. Puis, les bonnes causes de charité sont légions, convaincre les gens de donner à moi plutôt qu’un autre me laissait à court d’arguments. J’étais terrifiée à l’idée qu’on me demande au micro le montant amassé et que je dise timidement « 15 $ » que je me serais moi-même versé.

Mais, au risque de passer pour un mauvais coach de vie que ta matante suit sur Facebook, la peur de l’échec ne devrait pas être une raison de ne pas tenter le coup. Enfin, sauf si l’échec est assuré à 200 %, genre sauter d’un avion sans parachute. Mais dans le cas du Défi, rien ne prouvait que j’allais me planter et généralement, il n’y a aucune honte à l’échec quand on a mit tous les efforts possibles pour réussir. Et il y avait au moins trois ou quatre personnes à qui je pouvais extorquer 20 $.

J’étais ainsi assez prête à perdre mes cheveux et convaincue de pouvoir ramasser au moins un 100 $, mais j’avais une troisième grosse inquiétude :

Était-ce assez significatif pour moi de faire le Défi?

Bon nombre de gens qui font le défi ont été touchés directement dans leur famille par le cancer. De mon côté, j’ai été relativement épargnée. Oui il y a eu des drames entourant la maladie. Mais ils se sont passés avant ma naissance, ou alors que j’étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait. Cela dit, juste parce que mes proches sont en santé ça ne veut pas dire que Leucan n’a pas besoin de financement. Oui, il y a quelque chose d’émouvant de voir quelqu’un se faire raser pour supporter son amie ou en mémoire de son enfant.

Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas supporter nous aussi. Même si l’on ne supporte pas quelqu’un en particulier. Et puis malheureusement, on pourrait presque dire que je prends de l’avance. C’est statistiquement très improbable qu’aucun de mes proches ne soit touché par la maladie dans sa vie. Et je sais bien qu’à moi seule, c’est encore plus improbable que j’y change quoi que ce soit en participant au Défi têtes rasées.

Cela dit, de me sentir insignifiante n’était pas une bonne raison pour ne pas le faire. Peu importe combien je pouvais ramasser, ça ne pouvait pas ne pas aider. Sans faire de grande différence, on pourrait tout de même bénéficier un tant soit peu de ma mince contribution. Je n’avais pas à attendre que quelqu’un meure pour moi aussi aider.

J’ai donc relevé le défi têtes rasées le 7 juillet dernier.

Pour la suite.

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